Une petite remarque

 


Juste une petite remarque

C’était juste une petite remarque.

Vraiment. Pour toi (je suis désolée, je te tutoie ; je te respecte moins que toi, qui m’a vouvoyée, hier, à la Fnac de Châtelet) je suis sûre que c’était une remarque pleine d’esprit. Puisque tu avais le sourire la première fois que tu l’as chuchotée, et un sourire encore plus grand quand je t’ai fait répéter parce que je n’avais pas compris.

Rétrospectivement, j’aurais voulu répliquer quelque chose. Ça fait souvent ça, tu sais, tu es dans une situation qui te sidère et quelques heures après tu te dis « J’aurais dû dire ça ! ». J’aurais voulu t’adresser moi aussi une remarque pleine d’esprit, te dire que la couleur de ta chemise n’allait pas avec ton gilet, que ton jean devrait être encore plus serré, que sais-je encore, je ne fais pas de remarques aux hommes sur leur façon de s’habiller dans l’espace public.

La seule remarque que j’aurais voulu te faire, en vrai, c’est celle là :

« Et mon poing dans ta gueule, il sera à la hauteur de tes yeux ? »

Tu noteras que ce n’est pas une remarque. En effet, c’est plus une question, une question pleine de vulgarité et de violence, je l’avoue.

Et ta violence à toi ?

Un peu comme la violence que tu as mis dans ces onze mots qui ont résonné longtemps en moi après ton passage à côté de moi. Sauf que cette violence là, elle ne se voit pas, elle ne s’entend pas. Tu n’as pas dû te rendre compte, j’espère que tu ne t’es pas rendu compte, de ce que ta remarque a provoqué en moi. Parce que, tu vois, tu n’étais pas le premier à m’en faire ce jour-là ; tu n’as pas été le dernier.

Tu as été la goutte qui m’a fait déborder au rayon vin de Monoprix, quand je cherchais une bouteille, les yeux embrouillés. Tu as été la main qui a tenté, tant bien que mal, de tirer ma robe au plus près de mes genoux plusieurs fois ce soir-là. Cette robe que j’adore, dans laquelle je me sens mieux que dans la plupart de mes vêtements.

Pour toi ce n’était qu’un trait d’esprit.

Pour moi ça a été plusieurs minutes de cœur battant, de souffle court, de mains qui tremblent de colère.

J’ai surréagi ?

Oui, tu te dis certainement ça, que j’ai surréagi.

Que ce n’était qu’une remarque drôle, destinée à te faire rire. Toi et personne d’autre, tu ne me l’as susurrée qu’à moi, ta phrase.

Seulement ta remarque, elle a éveillé des choses en moi. Elle m’a fait me poser des questions que je déteste. Elle m’a renvoyée dans ce cercle vicieux où je me dis que ce soir, il ne va pas falloir rentrer trop tard. Que je vais devoir faire attention à me mettre près des murs lorsque je sortirais du métro, pour ne pas être trop exposée. Qu’il va fatalement y avoir des regards et des sourires dans ma direction. Que je vais devoir les supporter. Ce cercle dans lequel je me dispute intérieurement en me disant que cette robe, c’est la dernière fois que je la met : elle est en effet vraiment trop courte.

Mais je ne t’ai rien demandé.

Je-ne-t’ai-RIEN-demandé.

Je ne t’ai pas demandé de valider mon apparence. Je ne t’ai pas supplié de me faire part de ton avis sur mes vêtements. Je ne t’ai pas enjoint de rendre public ton verdict quant à la longueur de ma robe. Je ne t’ai pas autorisé à te moquer de moi, parce que oui, ta remarque était moqueuse. Elle a été reçue comme telle en tous cas.

Je m’en fichais, de ce que tu avais à me dire, en fait.

J’étais en train de partir à une soirée, j’étais dans une très bonne disposition d’esprit. J’avais essuyé plusieurs revers dans la journée mais je venais de décider qu’au final, je m’en fichais.

Ta remarque a effacé ma bonne humeur. Et je ne t’avais rien demandé.

Ce ne sont que des mots, une petite remarque de rien du tout

Si on doit faire attention à tout ce qu’on dit, tout ce qu’on fait, pour éviter de vexer des gens, on est absolument pas libres. Et en effet, faire constamment attention peut être fatigant.

Mais les mots ont un poids. Et les attitudes que l’on a envers les autres ont des répercussions sur eux.

Tu ne pouvais pas savoir, inconnu de la Fnuc de Châtelet, que tes mots allaient me bouleverser comme ils l’ont fait. Tu ne savais rien de la journée que j’avais passée. Tu savais encore moins que la longueur de mes robes est quelque chose qui m’obsède, même si je me bats pour m’en foutre. Tu te fichais de tout ça, cependant : quand tu m’as abordée, c’était pour ton plaisir personnel, pas le mien.

Je suis devenue, brièvement, un objet que tu as détaillé et dont tu as fait la critique. La critique pleine d’esprit, bien sûr, puisque tu dois être toi même un grand intellectuel. Tu m’as vue. Et tu as décidé, comme ça, de m’imposer ton opinion sans te soucier de comment j’allais les recevoir.

Ou peut-être espérais-tu que j’allais rire ?

Si c’est le cas, c’est raté, cher inconnu : tu m’as fait pleurer.

Pour conclure, je n’ai qu’une seule chose à te dire, désormais :  » Et mon poing dans ta gueule, il sera à la hauteur de tes yeux ? »


Pour élargir un peu

Parce que je sais que là, ce n’est que mon expérience personnelle. Une petite goutte d’eau qui a fait déborder mon vase. Je voulais juste montrer que parfois, lorsqu’on parle, on ne se rend pas compte de ce que ça fait aux autres. Moi la première ! Selon moi, pour pouvoir vivre ensemble, il faut savoir communiquer ensemble. Et communiquer, c’est prendre en compte l’autre. Pas lui balancer ses idées et ses pensées sans se soucier de ses sentiments. Encore moins le considérer comme un objet.

Malgré le fait que ce soit une opinion qui me semble logique, j’ai l’impression que beaucoup de personnes ont du mal avec ça. Nos interlocuteurs sont des personnes. Ils ont un passif, des sentiments, qu’il ne faut pas oublier. Enfin je pense qu’il faut toujours se montrer respectueux envers tout le monde.

Mais le respect, pour moi, ce n’est pas vouvoyer, c’est prendre en compte l’Autre dans son ensemble.

Et pas de lui faire remarquer la longueur de sa tenue en plein milieu d’une Fnuc.